Le sport est-il promis au libéralisme technologique ? [Hors Sujet]

Le sport que nous connaissons est-il sur le point de disparaître ? Les avancées médicales, scientifiques et technologiques sont déjà intégrées dans le monde du sport et ont une influence certaine. Dans la prochaine décennie, la nano-technologie et les modifications d’ADN vont encore un peu plus révolutionner l’industrie du sport de haut-niveau. Verrons-nous bientôt des cyborgs – mi-Hommes mi-machines – s’affronter ou sommes-nous déjà devenus ces cyborgs ? Peut-on imaginer des compétitions sportives sans athlètes humains ? Plusieurs indices portent à croire que ces questions sont d’actualité et que les réponses vont dessiner le sport du futur.

En 2002, la vitesse moyenne d’un lanceur de Base-ball en MLB n’atteignait pas encore 89mph – miles per hour. Quelques années plus tard, en 2015, la plupart des joueurs flirtent avec 92mph en moyenne. En l’espace de dix ans seulement, on a réussi à augmenter la vitesse moyenne des lancés de 3mph1. Cette évolution a un prix. Au Base-ball, le nombre de Tommy John – nom d’une blessure importante au coude – a explosé de manière phénoménale si ce n’est inquiétante. Entre 1974 et 1994, seulement 12 joueurs de MLB étaient victimes de Tommy John. Pour la seule année de 2012, le chiffre monte à 36 opérations en MLB seulement2 (sans compter les joueurs en MiLB3). En atteignant des vitesses records, les joueurs mettent une pression plus importante sur leur corps4. L’intervention chirurgicale devient de plus en plus nécessaire pour les sportifs de haut-niveau. A l’intérieur de l’athlète, ou à l’extérieur, la technologie supporte depuis des années les performances des athlètes. C’est un premier pas vers le transhumanisme.

Cette douce musique transhumaniste nous propose de dépasser les limites de l’Homme. Or depuis plusieurs décennies, c’est ce que nous nous efforçons de faire. Effacer les limites que sont l’intelligence, l’apparence, la longévité, la maladie, …5 Les réponses apportées ne manquent pas d’imagination : technologie génétique, cybernétique, nanotechnologie6. Avec les smartphones et autres gadgets, le grand public se dirige aussi, petit-à-petit, vers ce futur. Le monde de l’élite sportif est lui en avance en revendiquant depuis longtemps déjà, le dépassement de ces limites.

La médecine est certainement l’exemple le plus marquant – et aussi le plus avantageux. Au fur et à mesure que la médecine avance, la technologie est de plus en plus impliquée (de la manipulation génétique jusqu’aux prothèses). Mais le transhumanisme ne se contente pas seulement de réparer l’humain, il peut également l’altérer, augmenter ses capacités. L’athlète devient alors un véritable cyborg dont le but est de battre des records. Le transhumanisme se « limite » à l’amélioration des capacités humaines et donc à rester humain.

Jusque-là, la justice joue son rôle de garante des valeurs sportives, en interdisant le dopage notamment. Mais rien ne dit que sa réaction face au transhumanisme sera la même. Est-ce d’ailleurs du dopage ? La justice elle-même verse déjà dans le transhumanisme avec l’apparition des aides à l’arbitrage technologiques : l’arbitrage vidéo au football, le hawk-eye au tennis , … Incapable de supporter les erreurs des arbitres et l’absence de « justice », le monde du sport est tenté de vendre son âme à la science. Le transhumanisme se glisse dans un vide juridique et philosophique.

On peut donc se demander si le sport, dont le but est la constante augmentation des performances, ne doit pas aller jusqu’au bout de son raisonnement et autoriser le dopage. Une idée proposée par J. A. Samaranch lorsqu’il présidait le CIO7. Lorsqu’on s’intéresse aux méthodes ultra-sophistiquées des sportifs, nous sommes déjà au-delà de la « normalité ». Le slogan même des jeux olympiques peut être perçu comme une invitation au transhumanisme : Citius, Altius, Fortius soit plus vite, plus haut, plus fort. Aujourd’hui cette devise s’applique à n’importe quel prix mais lorsque Pierre de Coubertin l’a prononcée, il ne pensait sûrement pas qu’elle serait reprise comme argument pour autoriser les cyborgs.

Depuis longtemps les mises en garde sont nombreuses et inscrites dans la culture populaire : le film « la mouche », Frankenstein, … Le danger ultime serait la perte de l’humanité. Le basculement vers une société non-humaine mènerait à une humanité transhumaniste. C’est cet argument qui sera employé pour refuser les nouvelles technologies les plus extrêmes.

Ce risque de basculement vers le non-humain va si bien à l’élite sportive et son industrie. En 100 ans, la science a permis de gagner 1 seconde au 100m et 53min au marathon, soit respectivement 10 et 30 pourcents. La technologie va pousser encore plus loin les possibilités humaines.

Malheureusement, le corps humain possède lui des limites imposées et connues. L’étape d’après, c’est la transcendance physique. Aller au-delà des capacités du corps humain, et passer du transhumanisme au post-humanisme8. Finis le transhumanisme et l’adaptation, bienvenue dans le post-humanisme, monde où l’humain n’existe plus. Ce futur, où les robots remplaceront les hommes devenus incapables de les suivre, n’est pas si lointain. Hayles écrivait déjà en 19999 que l’ensemble des technologies présentes ont permis aux Humains de poser un pied dans ce post-humanisme.

Mais revenons sur le sport, où la notion de morale qui existe tant bien que mal grâce aux institutions, freine les espoirs de post-humanisme.

« C’est une véritable industrialisation par la science des acteurs du sport »

Michael Sandel imagine un baseballeur cyborg et montre l’anxiété que cela provoque. Ce cyborg pourrait, grâce à son ordinateur, frapper un Home-run sur n’importe quel lancer10. D’après Sandel, enlever l’élément humain de l’équation sportive revient alors à supprimer l’intérêt du sport : montrer et célébrer les capacités de l’Homme. Les récompenses d’un sport cybernétique seraient décernées à l’inventeur.

Autre point soulevé cette fois par Schantz11, le cyborg ne serait pas reconnu par le public. Selon Agar12, le public veut voir des athlètes humains dont les performances relèvent du domaine humain, justement pour s’identifier à eux. Les cyborgs ne seraient donc pas une si bonne solution. La célébration des capacités entraînées (ou héritées à la naissance) est le cœur du sport.

Toujours selon Agar, en plus de performance humaine, les spectateurs souhaitent des performances « propres », quitte à ce qu’elles soient moins impressionnantes. Mais on peut se demander si cela ne peut pas évoluer notamment si les médias en font quelque chose de normal. Et bien sûr, si le code anti-dopage se « met à jour ».

penser le sport du futur - sculture

Mais pour les auteurs du rapport « the futur of the sports »13 de 2015, rien ne semble impossible. Selon le rapport, le corps humain et les sports scolaires vont devenir extrêmement contrôlés. Notamment au niveau de l’ADN avec des avancées technologiques comme CRISPR (une drogue qui boost les capacités psychologiques). Les drogues seront acceptées puis deviendront finalement monnaie courante. Le rapport détaille même les gènes qu’il faudra modifier. On peut aussi penser que l’avancée de la technologie pourra réduire les risques sportifs en tout genre, voire les annuler.

Le rapport va plus loin et annonce même que la Chine sera le leader de la modification génétique. Quelques jours avant la publication de cet article, le premier bébé génétiquement modifié est né en Chine. Sur ce point, le rapport semble voir juste. Très froidement l’article prévoit des athlètes génériques, sans spécialisation jusqu’à leur puberté. Puis ils seront informés (sous-entendu : ils ne choisiront pas) de leur sport. Dans 20 ans, le corps sera donc modifié mais également à moitié artificiel. C’est une véritable industrialisation par la science des acteurs du sport.

La bataille sportive ne sera pas entre les athlètes et les robots/cyborgs. Il y aura deux ligues distinctes. Et bien-sûr les matchs inter-leagues seront très appréciés. Butryn propose la re-configuration de la compétition selon le type d’aide technologique dont disposent les athlètes devenus à part entière des cyborgs. C’est-à-dire, l’autorisation du dopage technologique. Ainsi 5 championnats seront proposés : le championnat des self-technologies¹⁴ ; le championnat des landscape technologies¹⁵ ; les implement technologies¹⁶ ; les rehabilitative technologies¹⁷ ; et enfin les movement or evaluative technologies¹⁸.

Il faut donc, selon Butryn, se (re)poser les questions suivantes : Qu’est-ce qu’un athlète cyborg et comment concourt-il ? Comment détermine-t-on la performance d’un cyborg ? Tout cela parce que les athlètes vivent dans une ère du sport post-moderne où le sport a été « technodigéré ».

Dans les divisions entièrement robotisées, il ne s’agira plus de supporter un sportif mais bien l’entité qui possède l’équipe ou l’athlète. Les regards seront tournés vers les scientifiques, les ingénieurs, les managers. A la manière d’une voiture de formule 1 sans pilote, les créations s’affronteront sur la piste, le stade, le ring, … On se demandera à chaque « rencontre » quelle nouvelle technologie sera disponible, quel équipement viendra augmenter le niveau de son robot favori.

Les entreprises auront enfin la place qu’elles attendent. Avec les sommes engagées dans le sponsoring, les aléas et les spectateurs qui se considéreront toujours propriétaires du club, posséder une équipe de robots ne semble pas moins compliqué, bien au contraire. A condition que les matières premières soient accessibles pour produire les robots, nous voilà déjà à imaginer le sport du futur. Un « sport amateur » serait aussi possible avec des robots moins puissants.

Ce futur alléchant pour les entreprises en est au stade d’embryon mais existe bel et bien. JP Morgan, SoftBank, Festo sponsorisent déjà la « RoboCup »19, championnat de football entre robots aujourd’hui majoritairement gérée par des universitaires. Dans les différentes ligues, on trouve la catégorie « Humanoïd » dont les créateurs rêvent sûrement du jour où le robot pourra dribbler Neymar Jr.

Les matchs entre le sportif humain, représentant de l’humanité, contre la machine feront salle comble à n’en pas douter.

En 1997, le champion du jeu d’échecs Garry Kasparov est totalement dépassé par la machine Deep Blue. En 2016, Lee Sedol, le Rodger Federer du Jeu de Go (jeu de plateau aux possibilités infinies), est battu par l’algorithme de Google, AlphaGo. La machine se révèle déjà plus intelligente que l’Homme. Quand verrons-nous les premiers ordinateurs remplacer les coachs ? Et finalement, quand est-ce que les joueurs seront eux-mêmes remplacés ? Personne n’a la réponse mais elle semble se rapprocher à grands pas.

Le sport professionnel sert d’argument aux transhumanistes et aux post-humanistes pour inscrire ces genres nouveaux dans une pratique sociale. Pourtant ce sont justement ces ouvertures aux technologies qui vont pousser le sport tel qu’on le connaît à obsolescence. Selon Luke20, ce défi entre la maximisation des performances et la pureté de la performance ne s’applique pas qu’au sport mais à différents pans de la société. Ce qui rend son utilisation dans le domaine du sport encore plus intéressante.

A défaut de trouver des réponses, il serait temps de se poser ces questions pour donner au sport la direction que la société désire, sous peine de voir le libéralisme technologique prendre le pouvoir.

 

EDIT 14/03/2019 : N’hésitez pas à lire en complément l’article de The Strike Out France en cliquant ici.

 

 

3 Minor League Base-ball, divisions inférieurs du championnat américain.

4 En 2003, 0 % des lanceurs de MLB ont une vitesse moyenne au-delà de 96mph pour leur fastball. En 2014, 5 % des lanceurs atteignent cette moyenne.

5 Bostron, N. (2004) “The fable of the dragon tyrant” Journal of Medical Ethics, 2004

6 Bostrom, N. (2005) “Transhumanist values” Review of Contemporary Philosophy, 2005, Vol. 4

7 déclarations au quotidien espagnol El Mundo, 26 juill. 1998

8 More, M. (1993) Technological Self-Transformation Expanding Personal Extropy

9 Hayles, N. K. (1999). How we became Posthuman: Virtual Bodies in Cybernetics, Literature, and Informatics. London, University of Chicago Press.

10 Sandel, M. J. (2007). The case against perfection: ethics in the age of genetic engineering. Cambridge, Mass.: Belknap Press of Harvard University Press.

11 Schantz, O. J. (2016). Coubertin’s humanism facing post-humanism – implications for the future of the Olympic Games. Sport in Society, 19(6), 840-856

12 Agar, N. (2010). Humanity’s end why we should reject radical enhancement. Cambridge, Mass.: MIT Press.

14 Toute technologie qui change le physique ou la psychologie d’un athlète. Cela inclus les drogues, les chirurgies, les interventions de psychologues, les interventions génétiques, …

15 Aide au contrôle de l’environnement de compétition de l’athlète

16 Tous les équipements de la chaussure à la raquette

17 Utilisé pour contrer l’effet de l’entraînement ou de la compétition (on peut penser aux anti-douleurs ou aux produits de récupération)

18 Objets qui permettent d’améliorer l’efficacité et la compréhension du corps humain (par exemple toutes les data collectées et leurs analyses)

20 Luke, T. W. (1996). Liberal Society and Cyborg Subjectivity: The Politics of Environments, Bodies, and Nature. Alternatives: Global, Local, Political, 21(1), 1-30.

Publicités

Un commentaire Ajouter un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s